Littérature française

L’énigme des Blancs-Manteaux — Jean-François Parot

10/18 — 370 pages — 7,50 euros
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« À vrai dire, fit-il en hochant la tête, rien n’est réglé. Cependant, vous disposez de beaucoup d’éléments qu’il vous reste à ordonner. Réfléchissez longuement aux circonstances de votre enquête. Pesez sur la balance impartiale de votre jugement les preuves et les présomptions. Et puis ensevelissez-vous dans un profond sommeil. L’expérience m’a souvent prouvé que la solution s’impose à nous au moment où on y pense le moins. Et pour dernier conseil, je vous dirai ceci : il faut mettre le feu aux poudres pour faire éclater la vérité. Si vous n’avez pas de feu, feignez d’en avoir »

Nicolas Le Floch, jeune clerc de notaire breton, se retrouve propulsé à Paris par son parrain, le marquis de Ranreuil, qui le recommande auprès de M. de Sartine, ancien magistrat désormais lieutenant général de la police de la ville. Pendant plus d’un an, le jeune homme va découvrir la capitale, mais aussi le fonctionnement de sa police. Un jour, M. de Sartine décide de lui confier une affaire de la plus haute importance : le commissaire Lardin, chez qui Nicolas loge depuis son arrivée, a disparu. Un mystère entoure alors peu à peu la maison de la rue des Blancs-Manteaux. Lardin est-il mort ? Pourquoi cette affaire est-elle si urgente ? Pourquoi un débutant comme lui obtient les plein-pouvoirs dans cette enquête ? Nicolas Le Floch va devoir démêler les fils de cette sombre histoire …

L’énigme des Blancs-Manteaux est la première enquête de Nicolas Le Floch. Jean-François Parot nous plonge dans le Paris du XVIIIème siècle, dans ses beautés et dans ses laideurs, dans sa richesse et dans sa misère. Ce roman peut être vu comme un roman d’apprentissage : on suit l’évolution de ce jeune provincial fraîchement arrivé et encore peu habitué aux méthodes et aux manières propres à la police et aux gens de la grande ville. Nous le voyons d’abord naïf et innocent, répugnant à voir le mal sur certains visages innocents, encore trop subjectif dans son jugement, trop ignorant de la nature humaine. Il va vite découvrir les bordels, le jeu, la crasse et les vices des hommes. Ses passages à la Basse-Geôle sont particulièrement éprouvants à ses débuts : il découvre ce qu’implique le passage à la question (les individus réticents à avouer un quelconque crime étaient torturés jusqu’à ce qu’ils disent ce qu’on souhaitait les entendre dire), à quelle enseigne sont logés les prévenus, le travail d’un médecin légiste, etc. Au fur et à mesure que l’enquête avance, on le sent grandir, s’habituer à sa nouvelle fonction et oser certains coups de poker pour obtenir l’information tant recherchée. Nicolas apprend de ses erreurs et reçoit maints et maints conseils, tant de la part de Bourdeau que de la part de M. de Noblecourt. C’est un personnage attachant, quoique parfois un peu froid. Il devient plus attendrissant en présence de son adjoint et des personnes desquelles il se sent proche.

Parlons justement des personnages, plutôt nombreux dans cette première énigme. Au début du livre nous est donnée la liste des protagonistes, un peu à la façon d’une pièce de théâtre, ce qui est fort pratique lorsque l’on est un peu perdu. Si Nicolas est évidemment au centre du récit, il n’en demeure pas moins que l’auteur a tenu à laisser une place importante à ses adjuvants et ses opposants les plus fidèles. Bourdeau est un inspecteur de police qui a de la bouteille — l’expression est particulièrement bien adaptée — et qui se retrouve sous les ordres d’un homme bien plus jeune que lui. Loin de se vexer et de lui mettre des bâtons dans les rues, il sera l’allié le plus efficace du nouvel enquêteur. Son respect est en partie du au fait que Nicolas est l’envoyé officiel de M. de Sartine. Ce dernier est un personnage tantôt grotesque, tantôt attachant ; âgé de 30 ans, il voue une passion à ses perruques et aime asseoir son autorité, bien qu’il se laisse souvent convaincre par son jeune poulain. Leur relation est assez amusante, car peu d’années les sépare et tous deux sont, en quelque sorte, des parvenus. M. de Noblecourt est l’ancien « professeur » de Nicolas ; il l’a aidé dans son apprentissage du métier. C’est un bon vivant, amateur de cuisine fine et de vin de bonne qualité, cultivé et faisant office de figure paternelle. Semacgus, lui, est ici d’une ambiguité parfois affolante : coupable ou innocent ? Le chirurgien de marine semble tout prendre à la rigolade et n’aura pas été toujours très honnête dans ses révélations, jouant sur les mots et maniant l’ironie à la perfection ; parfois agaçant, Nicolas réussit à le remettre à sa place lorsqu’il le faut, malgré l’amitié qu’il lui voue. Dans le même registre, Charles-Henri Sanson est le bourreau du Châtelet et est doté de connaissances très précises et surtout très utiles pour l’examen des cadavres ; ses analyses relèvent du génie et nous laissent des étoiles pleins les yeux.

L’enquête en elle-même est très bien ficelée. Plus on avance, plus on se perd, plus le brouillard s’épaissit, un peu comme dans un des romans d’Agatha Christie ; il arrive un moment où l’on croit voir le bout et où un indice supplémentaire remet en cause toutes les déductions précédentes. Cependant, cette affaire n’est pas le seul atout du roman. Jean-François Parot mélange les genres avec aisance : roman historique, roman d’apprentissage, roman policier, livre de cuisine, intrigue amoureuse. Les notes en fin de pages nous en apprennent beaucoup sur les événements historiques de l’époque et permettent de se faire une idée plus précise de la manière dont les enquêtes devaient être gérées : les intérêts politiques passent avant la découverte du coupable. Il n’est pas difficile de se projeter en février 1761 car tout est fait pour nous y faire voyager : les descriptions précises, la langue très travaillée, les développements sur les mœurs d’autrefois. Autre originalité du roman : le récit commence le 19 janvier 1761 et s’achève le 13 février de la même année.

Ce premier roman est une réussite. Nous nous attachons rapidement à Nicolas Le Floch, duquel nous pouvons facilement nous sentir proche de par son innocence et sa candeur. Les personnages secondaires ne sont pas là uniquement pour décorer, mais ont une véritable présence dans l’enquête : ils sont présents parce qu’ils ont une utilité et qu’ils servent le récit. S’il demeure parfois difficile de suivre la pensée de l’auteur tant les informations sont abondantes et la langue travaillée, L’énigme des Blancs-Manteaux nous familiarise avec un enquêteur d’un nouveau genre et son épilogue saisissant nous donne envie de lire la suite.

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4 réflexions sur “L’énigme des Blancs-Manteaux — Jean-François Parot

    • Le livre est vraiment très bon :). Mes connaissances en histoire du XVIIIème siècle sont plutôt mauvaises et si j’ai parfois eu quelques difficultés, ça coulait quand même tout seul avec les notes ! Je précise que je suis restée très vague dans ma chronique, pour ne pas en révéler trop.

    • Effectivement, c’est dans la veine des romans d’apprentissage, donc Balzac, Flaubert, etc :). Y a un petit côté Père Goriot, tiens, c’est vrai maintenant que tu le dis !

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