Littérature russe

Ida, suivi de La comédie bourgeoise — Irène Némirovsky

« Elle apparaît au faîte d’un escalier de trente marches d’or, comme cinq ou six autres femmes, tous les soirs, dans les music-halls de Paris ; elle descend entre des girls nues, coiffées d’un chaperon de roses, qui tiennent à la main, chacune, un parasol d’or. Des pendeloques de verre, des pierres taillées, des miettes de miroir entourent son visage ; un long manteau tissé d’or, des perles et des plumes la couvrent. C’est une femme, qui, depuis longtemps, n’est plus jeune ; ses jambes sont belles encore, mais elle porte sur les seins un corselet de pierreries, car il faut bien que tout s’use … »

Ida Sconin est une vedette de music-hall qui n’a plus vingt ans et qui se bat pour rester sur le devant de la scène. Car ce qui lui importe, ce n’est pas l’argent, ce ne sont pas tous les bijoux, toutes les pierres précieuses qui tombent sur sa gorge à la peau encore lisse « pour son âge » ; ce qui lui importe vraiment, c’est la gloire. C’est que l’on se retourne sur elle dans la rue, qu’on la flatte, qu’on lui offre ces magnifiques bouquets de roses rouges. Mais comment peut-on se battre contre la vieillesse ? Comment se battre contre ces jeunes filles sortant de l’adolescence, aux jambes parfaites, aux seins ronds, à la mine réjouie, aux yeux pétillants ? Comment se battre contre la nouveauté ? Les souvenirs commencent à remonter, un à un, tout doucement ; elle tente de les chasser, mais n’y parvient pas. Ces derniers temps, ils semblent n’en faire qu’à leur tête ; un instant d’inattention et hop, ils se faufilent dans son esprit. Ces souvenirs qui sont si douloureux et qui lui rappellent que la jeunesse s’est envolée. Le public se lasse, il veut de l’inédit, il veut du frais. Ida ne peut s’y plier.

Cette nouvelle extraite du recueil Films parlés et écrite en 1934 nous montre comment un destin peut changer, en un claquement de doigts. La meneuse de revue parisienne qu’est Ida est vieille et son masque se craquelle peu à peu, révélant sous le fard les premiers signes de l’âge. Ses cheveux ne sont plus noirs comme avant et même son corps subit le poids des plumes et des strass. Irène Némirovsky se focalise alors sur les impressions de cette femme à qui la gloire dit adieu. Le style est poignant, les mots font mal. Le destin tragique d’Ida Sconin est celui de toutes les femmes, qui se flétrissent peu à peu et que l’on ignore, au profit des jeunettes qui font leur apparition, qui leur volent la vedette. « Cette vieille est ridicule », disent-ils.


« Une route de France, noire de goudron frais, des peupliers, deux grands champs gris. La campagne du Nord, plate et mélancolique, s’étend à perte de vue, sans un vallonnement, sans une colline. Le soir va tomber ; dans le ciel de printemps, des nuages volent. Le vent siffle, remue les feuilles. Un grincement de roues, d’essieux ; un train lointain, des autos, des carrioles passent. La route nationale se transforme en une chaussée hérissée de pierres pointues comme des clous. C’est la ville. Elle est petite, presque un village, neuve, calme, laide. Les maisons sont grises et basses, les trottoirs étroits, les murs hauts. Seul, ça et là, un jardin invisible laisse pendre par-dessus une crête de pierre, une branche d’arbre couverte de fleurs fragiles et éclatantes ».

Madeleine est la fille de Jeanne et de Gustave, deux bourgeois provinciaux propriétaires d’une usine triste du Nord. Elle doit se marier et son mari doit devenir l’associé de son beau-père, afin de faire perdurer l’affaire. Les choses sont arrangées bien comme il faut ; Madeleine épouse Henri et lui donne deux beaux enfants, dont un fils. Est-elle heureuse ? Quelle importance ? Tout est orchestré et les sentiments personnels n’ont que peu d’importance. Elle mène une vie déprimante, une vie d’ennui. Elle rencontrera cet homme, celui qui la rendra heureuse et qui finira par s’en aller, la laissant seule dans sa petite ville perdue où il ne se passe jamais rien et où, chaque jour, elle répète les mêmes tâches : faire ses gammes, se promener sur cette grande route où les arbres plient sous le poids des feuilles, cette route interminable qui ne mène à rien. « Elle [la vie] est bien assez longue, dit Madeleine, mais c’est la jeunesse qui passe vite ». La jeune femme était déjà fanée à 25 ans.

La nouvelle La comédie bourgeoise est issue du même recueil qu’Ida. Les deux parlent du destin tragique de deux femmes abîmées par la vie ; la première est en quête de reconnaissance perpétuelle, la seconde ne sait pas pourquoi elle vit. L’auteure, à nouveau, porte son attention sur le ressenti de Madeleine. Une jeune femme froide, peu démonstrative, dévouée à ses enfants, qui jamais ne s’est rebellée. Une femme « plate », que l’on pourrait croire sans caractère. Une femme qui subit, encore une fois. Là encore, la plume d’Irène Némirovsky fait des miracles. L’histoire est simple, sans chichis. Avec quelques mots, quelques expressions bien choisies et un mélange d’analepses et de prolepses, le tout nous touche jusqu’au plus profond de notre être.


La lecture de ces deux nouvelles donne envie, plus que jamais, de découvrir l’ensemble de l’œuvre d’Irène Némirovsky. Sa sensibilité ressort tout particulièrement au travers de son style, d’une grande pureté et d’une grande fluidité. Les descriptions passent par peu de mots et pourtant, nous pouvons nous faire une idée très précise des lieux, des personnages, des actions de chacun. L’auteure nous offre des récits de vies abîmées, de vie qui s’achèvent tragiquement. Deux textes bouleversants de vérité et de sincérité.

Lu pour le challenge ABC.

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2 réflexions sur “Ida, suivi de La comédie bourgeoise — Irène Némirovsky

    • J’avoue ne pas m’être encore trop familiarisée avec la littérature russe, mais cette auteure me donne envie de m’y attarder. Les poètes sont aussi excellents ; ils ont un maniement de la langue absolument exceptionnel, d’après ce que l’on peut en juger.

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